mardi 11 février 2014

Parmi les seize écrivains les plus riches au classement Forbes, aucun n’est français.

   

Atlantico : Parmi les seize écrivains les plus riches au classement Forbes, aucun n’est français. Les Américains comme Stephen King, Dan Brown ou l’auteure de Fifty Shades of Grey, E.L. James, qui est en tête avec 95 millions de dollars, occupent le haut du pavé. Pourquoi les auteurs anglo-saxons se vendent-ils mieux que les autres ?

Mohammed Aïssaoui : Cela tient à la langue et aux habitudes de narration. L’anglais est tellement présent dans le monde que le marché est plus vaste pour eux. Un auteur français et son équivalent anglophone ne s’adressent pas à des marchés potentiels de même taille. Mais cela ne tient pas seulement à la qualité de la diffusion. L’approche littéraire a, elle aussi, son importance. Les anglo-saxons sont des raconteurs d’histoires ; tous les grands auteurs font du creative writing (ateliers de création littéraire), alors que jamais vous n’entendrez un Français dire qu’il est passé par là. En France, un écrivain n’apprend pas à écrire.
Le classement des auteurs, que ce soit celui des plus riches ou des plus lus, change très peu d’une année sur l’autre, et sera sensiblement le même dans cinq ou dix ans. En effet, ce sont des auteurs prolixes, voire des fabricants, qui publient trois à quatre romans par an, et chaque fois le succès de leur nouveau livre draine celui de leurs précédents : lorsque le nouveau est vendu, l’éditeur de poche publie le précédent, qui connaît un deuxième souffle. C’est ce qui est en train d’arriver à David Foenkinos, qui pourtant est un auteur littéraire, grâce à La Délicatesse, qui a eu un certain succès populaire.
Antoine Bueno : Il existe une bonne et une mauvaise explication. La mauvaise consiste dans l'auto flagellation toute française selon laquelle nous serions en pleine chute et que nous devrions imiter les États-Unis – contre-modèle absolu selon moi -, qui savent raconter des histoires, de manière efficace, à l'inverse de nous. Cela est faux. En France, nous faisons beaucoup de littérature mainstream, à savoir tout ce qui n'est pas littérature de genre. Cette littérature mainstream est celle dont on parle à la rentrée littéraire : romans d'atmosphère, sociaux, existentiels, etc. Bien évidemment, ces œuvres dont nous raffolons ne correspondraient pas à l'attente du marché américain. Mais nous proposons aussi de la littérature de genre, comme les Américains, à la différence près que celle-ci est minoritaire chez nous : policier, thriller, science-fiction, fantasy, etc. Ce qui, chez nous, est une niche, représente l'essentiel de la production littéraire américaine. Nos deux modèles sont tout simplement inversés.
Pour autant, nos auteurs de genre seraient-ils moins bons que leurs homologues américains ? Pas du tout, car nous avons d'excellents story tellers. Le nombre de publications en France est tel que même si nos auteurs de genre sont minoritaires, ils restent tout de même nombreux. Nos stars de la Série noire satisferaient tout à fait le public américain, et c'est là qu'on en arrive à la vraie raison de leur absence du classement des auteurs les plus riches : en littérature, comme dans tous les domaines culturels, la concurrence ente les anglo-saxons et le reste du monde est asymétrique. Les Américains en particulier, sont extrêmement protectionnistes, et empêchent la pénétration de produits culturels étrangers, à moins de les américaniser, comme cela est fait pour les films avec les remakes. Un auteur français, même s'il vend beaucoup, a très peu de chances d'être traduit aux États-Unis. Étant très tournés vers eux-mêmes, les Américains s'en tiennent à leurs propres auteurs.

Que manque-t-il aux auteurs français pour parvenir à des ventes aussi importantes que celles de leurs homologues anglo-saxons ? Cela tient-il uniquement à une diffusion moins importante à l’étranger ?

Mohammed Aïssaoui : Les faits parlent d’eux-mêmes : les auteurs français qui vendent le plus dans le monde, par millions, sont Marc Levy, Guillaume Musso, Katherine Pancol, etc. Michel Houellebecq vend aussi beaucoup, mais dans un registre différent, en racontant tout de même une société. Ce ne sont pas les romanciers intimistes qui fonctionnent, mais les raconteurs d’histoires.

Le succès systématique des romans des auteurs appartenant à cette liste Forbes signifie-t-il que pour qu’un livre rencontre le succès commercial, il doit répondre à des critères bien spécifiques ? Quels sont-ils ? Cela se fait-il au prix d’une certaine prévisibilité du contenu ?

Mohammed Aïssaoui : Il faut nécessairement une intrigue, un suspense et des rebondissements, de manière à en faire un « film écrit ». Cette « prévisibilité » peut donner lieu à des débats, mais ne confondons pas le classement des meilleurs ventes ou des auteurs les plus riches avec la qualité littéraire, au risque de tomber dans le snobisme. Ce sont deux choses totalement différentes. Chaque année, au Figaro, nous procédons au classement des livres les plus lus, sans pour autant porter un jugement qualitatif comme on le ferait pour des auteurs littéraires.
Les qualités de ces ouvrages littéraires sont autres que l’écriture. Le talent de Dan Brown, pour ne citer que lui, consiste à savoir raconter une histoire et à tenir en haleine des millions de lecteurs. Ne jugeons pas de la même manière des choses qui répondent à des besoins différents : Fifty Shades of Grey n’a pas été publié avec le Goncourt, ou autre, en ligne de mire, mais pour cibler un lectorat de jeunes mères amatrice de porno soft.
Antoine Bueno : Il s'agit d'une littérature efficace, comparable à l'écriture des séries télé. Il existe un certain nombre de techniques identifiées, systématiquement exploitées. Ces techniques peuvent être modulées à l'infini, mais elles restent les mêmes. Les livres de Stephen King fonctionnent très bien, mais il ne s'agit que de variations. Bernard Werber, dont seule la série des Fourmis a été traduite aux États-Unis, fonctionne sur ce mode.

Pourquoi les auteurs français sont-ils en général moins des « raconteurs d’histoires » que les Américains ?

Mohammed Aïssaoui : Cela est lié à l’histoire littéraire française. Le Nouveau roman, pendant un demi-siècle, a cannibalisé la littérature française. Il consiste à ne pas raconter d’histoire, mais à faire des descriptions. Tous ceux qui se sont mis à vouloir être écrivains se sont intégrés à ce moule, et la France n’a jamais vraiment développé les raconteurs d’histoires. Mais qui sait si dans vingt ou cent ans Marc Levy sera toujours lu ? Peut-être. On peut supposer avec un peu plus de certitude que Houellebecq le sera toujours, car il décrit une société à un moment donné de l’histoire de l’humanité. Stefan Zweig, dont les livres se vendent par milliers, était pris par ses contemporains pour un auteur sentimental…
Propos recueillis par Gilles Bouti

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